Le Legs de Caïn (Contes Galiciens): Don Juan de Kolomea. Chapitre IV.

Mon boyard fit une pause; nous nous tûmes tous les deux pendant quelque temps. Les paysans, ainsi que le chantre, étaient partis. Le Juif avait mis son fronteau et s'était assoupi avec dans un coin; il nasillait en rêve quelque prière et s'accompagnait d'un hochement régulier. Sa femme était assise devant le buffet, la tête dans ses mains; elle avait glissé ses doigts minces entre ses dents, ses paupières somnolentes étaient à demi fermées, mais son regard restait obstinément attaché sur l'étranger.

Celui-ci déposa sa pipe et respira profondément. - Faut-il que je vous raconte la scène que j'eus avec ma femme? Vous m'en dispensez. Elle fut languissante pendant quelque temps; je restais à la maison, je lisais. Une fois elle traverse la chambre, me dit à mi-voix: Bonne nuit! Je me lève, elle a disparu, je l'entends fermer sa porte. C'était fini encore une fois.

A cette époque, j'avais un procès avec le domaine d'Osnovian. Avant d'atteler la justice et de remettre les rênes à l'avocat, me dis-je, tu feras mieux d'atteler tes deux chevaux et d'y aller de ta personne. Qu'est-ce que je trouve? Une femme séparée, qui s'est retirée dans ses terres parce qu'elle a le monde en horreur, une philosophe moderne. Elle s'appelait elle-même Satana, et c'était un amour de petit démon, des yeux comme des feux follets! Je perdis naturellement mon procès, mais j'y gagnai ses bonnes grâces.

Malgré tout, je n'avais pas cessé d'aimer ma femme. Souvent dans les bras d'une autre je fermais les yeux et me persuadais que c'étaient ses longs cheveux humides et sa lèvre ardente, enfièvrée.

Nicolaïa, pendant ce temps, délirait entre sa haine et son amour. Son coeur était comme ces fleurs qui ne s'épanouissent qu'à l'ombre, il débordait maintenant de tendresse sauvage. Elle trouvait mille moyens de se trahir en voulant trop se cacher. Un jour, elle pose sur mon bureau une lettre que venait d'apporter pour moi le cosaque de ma belle, et elle rit tout haut, mais le rire s'arrête dans sa gorge; c'était triste à voir. Trop d'amour m'avait éloigné d'elle, et elle maintenant avait soif de vengeance parce que son amour était dédaigné. Elle ne marchait qu'avec une précipitation nerveuse, criait en rêve, s'emportait à tout propos contre les domestiques et les enfants.

Puis tout d'un coup elle parut changée; on eût dit qu'elle se résignait. Son regard, lorsqu'il se posait sur moi, avait quelque chose d'étrangement saturé, et pourtant à ses éclats de rire se mêlait comme une note douloureuse.

- C'est dommage, me dit un jour mon garde chasse, monsieur ne va plus du tout à la forêt. J'ai découvert un renard pas bien loin d'ici, et des bécasses, - il faut vous dire que c'était ma chasse préférée, - puis elle est là, qui vous attend près de la pierre. N'aurez-vous point pitié de la pauvre femme?

Je prends mon fusil et je l'accompagne jusqu'à la dernière clôture du village. Là, une inquiétude incompréhensible s'empare de moi; je plante là le garde-chasse, et je rentre à la maison presque en courant. Je suis tout honteux, mais je marche sur la pointe des pieds, j'écoute, - il écarta à plusieurs reprises les cheveux de son front, - comment vous dire? J'ouvre brusquement, et je vois ma femme... Je vous dérange? dis-je, et je referme la porte.

Qu'aurais-je fait? Nous ne sommes pas les maîtres. L'Allemand, lui, considère la femme comme sa vassale, mais nous autres, nous traitons avec elle de puissance à puissance. Ici le mari n'a aucun privilège; il n'y a qu'un droit pour l'homme et pour la femme. Si tu fais la cour aux filles, tu souffriras que ta femme se laisse conter fleurette par le premier venu. Tant pis pour toi.

Je me retirai donc, et j'arpentai l'antichambre. Le sentiment était éteint en moi; c'était comme une paralysie morale. Je me répétais toujours: N'as-tu pas fait la même chose? tu n'as aucun droit, aucun droit. Enfin il sortit. Je lui dis: Mon ami, je n'ai pas voulu vous déranger; mais ne sais-tu pas que ceci est ma maison? Il tremblait, sa voix tremblait aussi. - Fais de moi ce que tu voudras, me répondit-il.

- Qu'est-ce que tu veux que je fasse de toi? Mais as-tu quelque notion de l'honneur? Il nous faudra échanger une couple de balles.

Je l'éclairai encore jusqu'au bas de l'escalier, puis je montai à cheval, et je courus chez Léon Bodoschkan pour le prier de me servir de témoin. Il m'écouta en souriant tristement. - Au fond, c'est une sottise, me dit-il; mais sois tranquille, avant demain matin tout sera réglé. Fais-moi seulement l'amitié de lire ces feuillets cette nuit. - Il me donna ces papiers que je vous ai montrés, et qui ne m'ont plus quitté depuis. Un homme étrange!

Je me mis donc à les lire; je n'en avais pas besoin. Je venais de provoquer l'amant de ma femme, c'était pour la forme. Je savais très bien que j'étais dans mon tort; mais l'honneur!... vous comprenez. J'étais sûr qu'il me manquerait: à quinze pas, il ne distinguait pas un moineau d'une meule de foin; moi, je tire bien. Je pouvais donc me venger, le tuer, personne n'aurait eu un mot à dire; je ne m'en reconnaissais pas le droit, et je tirai en l'air. J'étais aussi coupable à mes yeux que lui ou elle.

Je songeais d'abord à me séparer de ma femme; mais il y avait les enfants. C'est là ce qui nous rive ensemble par couples pour l'éternité et nous pousse dans l'ouragan, comme les damnés de l'Enfer du Dante... Avez-vous remarqué, monsieur, comment, par le moyen de l'amour, nous sommes les éternelles dupes de la nature? En principe, l'homme et la femme sont créés pour être ennemis, - vous comprenez ce que je veux dire, - et la nature, elle, ne songe uniquement qu'à la propagation de l'espèce; nous, dans notre vanité crédule, nous nous persuadons qu'elle a en vue notre bonheur, - bernique! Dès que l'enfant est là, presque toujours il n'y a plus ni bonheur ni amour, et l'on se regarde comme deux marchands qui ont fait une mauvaise affaire; tous les deux sont volés, et aucun n'a trompé l'autre! Et l'on s'obstine à croire qu'il s'agit d'être heureux, et l'on se fait des reproches, au lieu d'accuser la nature, qui à côté de l'amour, sentiment passager, a placé un sentiment tenace, l'affection pour les enfants.

Nous ne nous quittâmes donc pas. Il ne vint plus à la maison; mais ils continuèrent de se voir chez une amie. on trouve de ces bonnes âmes serviables. Moi, je me remis à tirer mes bécasses. Je commençai alors à envisager les femmes comme un gibier dont la chasse est à la fois plus difficile et plus productive. - Vous savez comment l'on tire la bécasse? Non? Eh bien! il faut d'abord connaître son vol. Elle s'élève, fait trois crochets en zigzag comme un follet, puis file tout droit. C'est le bon moment: j! épaule, je vise, et j'ai ma bécasse. Ainsi les femmes; si l'on se hâte trop, c'est fini; mais une fois qu'on sait prendre son temps, on peut les avoir toutes.

A la maison, j'avais la paix. Les enfants marchaient déjà, et, croyez-vous! maintenant je les aimais. Je les aimais parce que Nicolaïa les aimait. Souvent je me figurais que notre amour s'était incarné en eux: il courait là devant moi, gambadait, riait; c'était comme un rêve. Puis je veux qu'ils m'aiment plus que leur mère, qu'ils n'aiment que moi. Je les fais sauter sur mes genoux près du feu, leur apprends des contes de fées, leur chante les refrains des rues, leur raconte des histoires de chasseur.

C'était vraiment singulier. Je ne vous ai pas dit qu'il était venu un troisième enfant, une fille, le portrait vivant de sa mère. On dit ordinairement que les filles tiennent du père, les fils de la mère; eh bien! ce n'est pas ce que j'ai observé. L'aîné, c'est le grand-père; le cadet, je ne sais qu'en faire: ma femme l'aura pris dans un roman. Ni l'un ni l'autre n'a rien de la mère; c'est sa fille qui lui ressemble. Peut-être qu'alors elle ne songeait qu'à elle-même, à sa vengeance... Donc la petite s'attache à moi avec une tendresse, - elle savait pourtant que je la détestais. Quand je racontais une histoire, elle s'approchait timidement, se mettait sur un petit banc dans le coin obscur, écoutait, et l'on ne voyait que ses yeux qui brillaient. Parfois je la rudoyais, et elle tremblait. Quand je partais, elle me suivait du regard, immobile; quand j'arrivais, elle courait au-devant de moi, puis s'effrayait de ce qu'elle avait osé. Un jour mon aîné dit - L'ours finira par dévorer le père; - la petite bondit, elle avait les yeux pleins de larmes. Je m'imaginais alors que c'était ma femme qui venait à moi, qui me demandait pardon et qui pleurait. - Une fois j'appelai la petite, elle devint pourpre et s'enfuit. Peu à peu cependant nous devînmes une paire d'amis.

Mes garçons ne tenaient guère de moi. - Voudrais-tu tirer le renard? - Oui, papa, si le fusil ne faisait pas tant de tapage. Ou bien, à propos d'une rencontre avec l'ours :Il venait droit à moi; que penses-tu que j'ai fait alors? - Tu as couru tant que tu as pu? - La petite, elle, en riait. Quelquefois elle se drapait dans une peau de loup et faisait peur aux deux garçons, qui se cachaient derrière les jupes de leur mère. - Vous ne connaissez donc pas votre soeur? - Maman, répondaient les gamins, elle est alors un loup pour de vrai; ses yeux étincellent, et elle hurle que c'est un plaisir.

Les jours où je m'absentais, l'enfant errait dans la maison comme une âme en peine. - Pourvu que papa ne verse pas. - Pourquoi donc verserait-il? - Oh! je connais les deux noirs, ce sont des bêtes fougueuses. Ou s'il rencontrait un ours... - Papa le visera au milieu de la poitrine, là où est la tache blanche, dit mon fils d'un air compétent. - Et s'il le manque? - Il ne le manquera pas.

Comme elle grandit, elle veut m'accompagner, se roule par terre en pleurant; je finis par l'emmener. J'avais le petit fusil dont s'était servi ma femme. Je lui achète une gibecière, et elle part avec moi. La gamine était courageuse comme un homme, que dis-je? comme pas un homme. Comment vous expliquer cela? Lorsque j'entendais craquer les branches: - S'il allait nous arriver quelque chose? disais-je. - Elle ne faisait qu'en, rire: - Puisque je suis avec toi! - Ce n'est qu'à moi qu'elle songeait.

A la maison, elle avait la fièvre; en face du loup, elle était calme comme devant une poule. Et comme nous nous comprenions! Je n'avais pour ainsi dire pas besoin de parler; elle avait étudié mes yeux, chaque trait de mon visage, chacun de mes mouvements. Néanmoins nous aimions à causer. Quand le gibier était à terre et qu'Irena s'agenouillait pour le vider, nous restions assis côte à côte, et le monde était comme un livre à images que je feuilletais sous les yeux de l'enfant..., de son enfant. Je l'aimais vraiment, et ma femme, elle, l'adorait, - l'adorait d'autant plus que la petite s'attachait davantage à moi. Lorsque je l'emmenais, ma femme se mettait à genoux, l'embrassait, et lui disait tout bas: - Reste avec moi; - mais l'enfant secouait la tête. Je riais, et quand j'étais déjà loin de la maison, en pleine forêt, ce souvenir m'égayait: j'étais content d'avoir la petite près de moi et de penser que sa mère se morfondait à la maison.

Si ma femme lui donnait une couture à faire, elle s'y mettait pour la forme, puis tout à coup jetait son ouvrage et courait fourbir mon fusil. Ou bien ma femme la charge d'une commission; elle me regarde et ne bouge pas. Un jour, Nicolaïa s'emporte: - Il n'est pas ton père!

- Alors tu n'es point ma mère, dit l'enfant tranquillement.

Elle pâlit; depuis, elle se tut et ne fit que pleurer parfois... Quelle sottise, pleurer! La vie est si gaie!

Il vida d'un trait son dernier verre de tokaï. - Si gaie! Vous rappelez-vous les vers de... de qui donc? du grand Karamsine. Il est vrai que c'est un Grand-Russien, mais cela n'y fait rien, je maintiens l'épithète, - il passa la main dans ses cheveux; - j'y suis.

« Voici le fond de la sagesse - que la vie m'a enseignée L'amour est mortel, - rien ne peut l'empêcher de mourir.

» Sois fidèle, elles riront de toi; - elles varient comme la mode. - Change, et c'est l'envie - que tu déchaîneras.

» Évite le piège de l'hymen; - ne te flatte pas d'avoir une femme à toi. - Aime-les et trompe-les toutes, - pour n'être point trompé. »

C'est bien cela..., il faut tromper pour n'être point trompé...

Je pourrais maintenant vous raconter mes exploits amoureux. Toutes les femmes sont à moi: paysannes, juives, bourgeoises, grandes dames, toutes! la blonde et la brune, la rousse aussi... Des aventures tous les jours! Tenez, en ce moment, j'ai une jeune femme mariée, une femme qui a le diable au corps... J'ai la tête un peu lourde... Puis encore une autre, la veuve d'un brigand; elle ne sait pas lire, mais elle sait aimer... Dix femmes à la fois! pourtant le coeur n'est jamais pris. - Il se mit à rire d'un rire aimable en montrant ses magnifiques dents blanches comme l'ivoire. - A quoi bon d'ailleurs le coeur? Il faut que l'homme ait un coeur pour ses enfants, pour ses amis, pour la patrie, mais pour une femme? Ah! ah! aucune ne m'a plus trompé depuis que je les trompe toutes. Drôle de comédie! comme on vous adore quand vous les faites pleurer!



Denis Constales - dcons@world.std.com - http://cage.UGent.be/~dc/index-world.html