Eadem mutata resurgo.
... Le long parlement déclara, par un serment solennel, qu'il ne pouvait être dissous, p. 181. Pour assurer sa puissance, il ne cessait d'agir sur l'esprit du peuple: tantôt il échauffait les esprits par des adresses artificieuses, p. 176, et tantôt il se faisait envoyer, de toutes les parties du royaume, des pétitions dans le sens de la révolution, p. 133. L'abus de la presse était porté au comble: des clubs nombreux produisaient de toutes parts des tumultes bruyants: le fanatisme avait sa langue particulière; c'était un jargon nouveau, inventé par la fureur et l'hypocrisie du temps, p. 131. La manie universelle était d'invectiver contre les anciens abus, p. 129. Toutes les anciennes institutions furent renversées l'une après l'autre, p. 125, 188. Le bill de Selfdeniance et le New-model désorganisèrent absolument l'armée, et lui donnèrent une nouvelle forme et une nouvelle composition, qui forcèrent une foule d'anciens officiers à renvoyer leurs commissions
Tous les crimes étaient mis sur le compte des royalistes p. 148; et l'art de tromper le peuple et de l'effrayer fut porté au point qu'on parvint à lui faire croire que les royalistes avaient miné la Tamise, p. 177. Point de Roi! point de noblesse! égalité universelle! c'était le cri général, p. 87. Mais au milieu de l'effervescence populaire, on distinguait la secte exagérée des Indépendants, qui finit par enchaîner le long parlement, p. 374.
Contre un tel orage, la bonté du Roi était inutile; les concessions mêmes faites à son peuple étaient calomniées comme faites sans bonne foi, p. 186.
C'était par ces préliminaires que les rebelles avaient préparé la perte de Charles Ier; mais un simple assassinat n'eût point rempli leurs vues; ce crime n'aurait pas été national; la honte et le danger ne seraient tombés que sur les meurtriers. Il fallait donc imaginer un autre plan; il fallait étonner l'univers par une procédure inouïe, se parer des dehors de la justice, et couvrir la cruauté par l'audace; il fallait, en un mot, en fanatisant le peuple par les notions d'une égalité parfaite, s'assurer l'obéissance du grand nombre, et former insensiblement une coalition générale contre la royauté, t. X, p. 91.
L'anéantissement de la monarchie fut le préliminaire de la mort du Roi. Ce prince fut détrôné de fait, et la constitution anglaise fut renversée (en 1648) par le bill de non-adresse, qui le sépara de la constitution.
Bientôt les calomnies les plus atroces et les plus ridicules furent répandues sur le compte du Roi, pour tuer ce respect qui est la sauvegarde des trônes. Les rebelles n'oublièrent rien pour noircir sa réputation: ils l'accusèrent d'avoir livré des places aux ennemis de l'Angleterre, d'avoir fait couler le sang de ses sujets. C'est par la calomnie qu'ils se préparaient à la violence, p. 94.
Pendant la prison du Roi au château de Carlsborne, les
usurpateurs du pouvoir s'appliquèrent à accumuler
sur la tête de ce malheureux prince tous les genres de
dureté. On le priva de ses serviteurs; on ne lui permit
point de communiquer avec ses amis: aucune
société, aucune distraction ne lui étaient
permises pour adoucir la mélancolie de ses
pensées. Il s'attendait d'être à tout
instant, assassiné ou empoisonné (1); car
l'idée d'un jugement n'entrait point dans sa
pensée, p. 59 et 95.
--
(1) C'était aussi l'opinion de Louis XVI. Voyez son
Éloge historique.
Pendant que le Roi souffrait cruellement dans sa prison, le
parlement faisait publier qu'il s'y trouvait fort bien, et qu'il
était de fort bonne humeur, ibid. (1).
--
(1) On se souvient d'avoir lu, dans le journal de Condorcet,
un morceau sur le bon appétit du Roi à son retour
de Varennes.
La grande source d'où le Roi tirait toutes ses consolations, au milieu des calamités qui l'accablaient, était sans doute la religion. Ce prince n'avait chez lui rien de dur ni d'austère, rien qui lui inspirât du ressentiment contre ses ennemis, ou qui pût l'alarmer sur l'avenir. Taudis que tout portait autour de lui un aspect hostile; taudis que sa famille, ses parents, ses amis étaient éloignés de lui ou dans l'impuissance de lui être utiles, il se jetait avec confiance dans les bras du grand Etre, dont la puissance pénètre et soutient l'univers, et dont les châtiments, reçus avec piété et résignation, paraissaient au Roi les gages les plus certains d'une récompense infinie, p. 95 et 96.
Les gens de loi se conduisirent mal dans cette circonstance. Bradshaw, qui était de cette profession, ne rougit pas de présider le tribunal qui condamna le Roi; et Coke se rendit partie publique pour le peuple, p. 123. Le tribunal fut composé d'officiers de l'armée révoltée, de membres de la chambre basse, et de bourgeois de Londres; presque tous étaient de basse extraction, p. 123.
Charles ne doutait pas de sa mort; il savait qu'un Roi est rarement détrôné sans périr; mais il croyait plutôt à un meurtre qu'à un jugement solennel, p. 122.
Dans sa prison il était déjà détrôné: on avait écarté de lui toute la pompe de son rang, et les personnes qui l'approchaient avaient reçu ordre de le traiter sans aucune marque de respect, p. 122. Bientôt il s'habitua à supporter les familiarités et même l'insolence de ces hommes, comme il avait supporté ses autres malheurs, p. 123.
Les juges du Roi s'intitulaient les représentants du peuple, p. 124. Du peuple... principe unique de tout pouvoir légitime, p. 127, et l'acte d'accusation portait: Qu'abusant du pouvoir limité qui lui avait été confié, il avait tâché traîtreusement et malicieusement d'élever un pouvoir illimité et tyrannique sur les ruines de la liberté.
Après la lecture de l'acte, le président dit au Roi qu'il pouvait parler. Charles montra dans ses réponses beaucoup de présence d'esprit et de force d'âme, p. 125; et tout le monde est d'accord que sa conduite, dans cette dernière scène de sa vie, honore sa mémoire, p. 127. Ferme et intrépide, il mit dans toutes ses réponses la plus grande clarté et la plus grande justesse de pensée et d'expression, p. 128. Toujours doux, toujours égal, le pouvoir injuste qu'on exerçait sur lui ne put le faire sortir des bornes de la modération. Son âme, sans effort et sans affectation, semblait être dans son assiette ordinaire, et contempler avec mépris les efforts de l'injustice et de la méchanceté des hommes, p. 128.
Le peuple, en général, demeura dans ce silence qui est le résultat des grandes passions comprimées; mais les soldats, travaillés par tous les genres de séductions, parvinrent enfin jusqu'à une espèce de rage, et regardaient comme un titre de gloire le crime affreux dont ils se souillaient, p. 130.
On accorda trois jours de sursis au Roi; il passa ce temps tranquillement, et l'employa en grande partie à la lecture et à des exercices de piété: il lui fut permis de voir sa famille, qui reçut de lui d'excellents avis et de grandes marques de tendresse, p. 130. Il dormit paisiblement, à son ordinaire, pendant les nuits qui précédèrent son supplice. Le matin du jour fatal, il se leva de très bonne heure, et donna des soins particuliers à son habillement. Un ministre de la religion, qui possédait ce caractère doux et ces vertus solides qui distinguaient le Roi, l'assista dans ses derniers moments, p. 132.
L'échafaud fut placé, à dessein, en face du palais, pour montrer d'une manière plus frappante la victoire remportée par la justice du peuple sur la majesté royale. Lorsque le Roi fut monté sur l'échafaud, il le trouva environné d'une force armée si considérable qu'il ne put se flatter d'être entendu par le peuple, de manière qu'il fut obligé d'adresser ses dernières paroles au petit nombre de personnes qui se trouvaient auprès de lui. Il pardonna à ses ennemis; il n'accusa personne; il fit des voeux pour son peuple. SIRE, lui dit le prélat qui l'assistait, encore un pas. Il est difficile, mais il est court, et il doit vous conduire au ciel. - Je vais, répondit le Roi, changer une couronne périssable contre une couronne incorruptible et un bonheur inaltérable.
Un seul coup sépara la tête du corps. Le bourreau la montra au peuple, toute dégouttante de sang, et en criant à haute voix: Voilà la tête d'un traître! p. 132 et 133.
Ce prince mérita plutôt le titre de bon que celui de grand. Quelquefois il nuisit aux affaires en déférant mal à propos à l'avis des personnes d'une capacité inférieure à la sienne. Il était plus propre à conduire un gouvernement régulier et paisible qu'à éluder ou repousser les assauts d'une assemblée populaire, p. 136; mais, s'il n'eut pas le courage d'agir, il eut toujours celui de souffrir. Il naquit, pour son malheur, dans des temps difficiles; et, s'il n'eut point assez d'habileté pour se tirer d'une position aussi embarrassante, il est aisé de l'excuser, puisque même après l'événement, où il est communément aisé d'apercevoir toutes les erreurs, c'est encore un grand problème de savoir ce qu'il aurait dû faire, p. 137. Exposé sans secours au choc des passions les plus haineuses et les plus implacables, il ne lui fut jamais possible de commettre la moindre erreur sans attirer sur lui les plus fatales conséquences; position dont la difficulté passe les forces du plus grand talent, p. 137.
On a voulu jeter des doutes sur sa bonne foi; mais l'examen le plus scrupuleux de sa conduite, qui est aujourd'hui parfaitement connue, réfute pleinement cette accusation; au contraire, si l'on considère les circonstances excessivement épineuses dont il se vit entouré; si l'on compare sa conduite à ses déclarations, on sera forcé d'avouer que l'honneur et la probité formaient la partie la plus saillante de son caractère, p. 137.
La mort du Roi mit le sceau à la destruction de la monarchie. Elle fut anéantie par un décret exprès du corps législatif. On grava un sceau national avec la légende: L'AN PREMIER DE LA LIBERTÉ. Toutes les formes changèrent, et le nom du Roi disparut de toutes parts devant ceux des représentants du peuple, p. 142. Le Banc du Roi s'appela le Banc national. La statue du Roi élevée à la Bourse fut renversée, et l'on grava ces mots sur le piédestal: EXIIT TYRANNUS REGUM ULTIMUS, p. 143.
Charles, en mourant, laissa à ses peuples une image de lui-même (EIKON BASILIKE) dans cet écrit fameux, chef d'oeuvre d'élégance, de candeur et de simplicité. Cette pièce, qui ne respire que la piété, la douceur et l'humanité, fit une impression profonde sur les esprits. Plusieurs sont allé jusqu'à croire que c'est à elle qu'il fallait attribuer le rétablissement de la monarchie, p. 146.
Il est rare que le peuple gagne quelque chose aux révolutions qui changent la forme des gouvernements, par la raison que le nouvel établissement, nécessairement jaloux et défiant, a besoin, pour se soutenir, de plus de défense et de sévérité que l'ancien, p. 100.
Jamais la vérité de cette observation ne s'était fait sentir plus vivement que dans cette occasion. Les déclamations contre quelques abus dans l'administration de la justice et des finances, avaient soulevé le peuple; et, pour prix de la victoire qu'il obtint sur la monarchie, il se trouva chargé d'une foule d'impôts inconnus jusqu'à cette époque. À peine le gouvernement daignait-il se parer d'une ombre de justice et de liberté. Tous les emplois furent confiés à la plus abjecte populace, qui se trouvait ainsi élevée au-dessus de tout ce qu'elle avait respecté jusqu'alors. Des hypocrites se livraient à tous les genres d'injustices sous le masque de la religion, p. 100. Ils exigeaient des emprunts forcés et exorbitants de tous ceux qu'ils déclaraient suspects. Jamais l'Angleterre n'avait vu de gouvernement aussi dur et aussi arbitraire que celui de ces patrons de la liberté, p. 112, 113.
Le premier acte du long parlement avait été un serment par lequel il déclara qu'il ne pouvait être dissous, p. 181.
La confusion générale qui suivit la mort du Roi
ne résultait pas moins de l'esprit d'innovation, qui
était la maladie du jour, que de la destruction des
anciens pouvoirs. Chacun voulait faire sa république;
chacun avait ses plans, qu'il voulait faire adopter à ses
concitoyens par force ou par persuasion: mais ces plans
n'étaient que des chimères
étrangères à l'expérience, et qui ne
se recommandaient à la foule que par le jargon à
là mode et l'éloquence populacière, p. 147.
Les égaliseurs rejetaient toute espèce de
dépendance et de subordination (1). Une secte
particulière attendait le règne de mille ans (2);
les antinomiens soutenaient que les obligations de la
morale et de la loi naturelle étaient suspendues. Un
parti considérable prêchait contre les dîmes
et les abus du sacerdoce: ils prétendaient que
l'État ne devait protéger ni solder aucun culte,
laissant à chacun la liberté de payer celui qui
lui conviendrait le mieux. Du reste, toutes les religions
étaient tolérées, excepté la
catholique. Un autre parti invectivait contre la jurisprudence
du pays, et contre les maîtres qui l'enseignaient; et sous
le prétexte de simplifier l'administration de la justice,
il proposait de renverser tout le système de la
législation anglaise, comme trop liée au
gouvernement monarchique, p. 148. Les républicains
ardents abolirent les noms de baptême pour leur substituer
des noms extravagants, analogues à l'esprit de la
révolution, p. 242. Ils décidèrent que le
mariage n'étant qu'un simple contrat, devait être
célébré par devant les magistrats civils,
p. 242. Enfin, c'est une tradition en Angleterre, qu'ils
poussèrent le fanatisme au point de supprimer le mot
royaume dans l'Oraison dominicale, disant, Que votre
république arrive. Quant à l'idée d'une
propagande à l'imitation de celle de Rome, elle
appartient à Cromwel, p. 285.
--
(1) « Nous voulons un gouvernement... où les
distinctions ne naissent que de l'égalité
même; où le citoyen soit soumis au magistrat, le
magistrat au peuple et le peuple à la justice. »
Robespierre. (Voyez le Moniteur du 7 février
1794.)
(2) Il ne faut point passer légèrement sur ce
trait de conformité.
Les républicains moins fanatiques ne se mettaient pas moins au-dessus de toutes les lois, de toutes les promesses, de tous les serments. Tous les liens de la société étaient relâchés, et les passions les plus dangereuses s'envenimaient davantage, en s'appuyant sur des maximes spéculatives encore plus anti-sociales, p. 148.
Les royalistes, privés de leurs propriétés et chassés de tous les emplois, voyaient avec horreur leurs ignobles ennemis qui les écrasaient de leur puissance: ils conservaient, par principe et par sentiment, la plus tendre affection pour la famille de l'infortuné souverain, dont ils ne cessaient d'honorer la mémoire et de déplorer la fin tragique.
D'un autre côté, les presbytériens, fondateurs de la république, dont l'influence avait fait valoir les armes du long parlement, étaient indignés de voir que le pouvoir leur échappait, et que, par la trahison ou l'adresse supérieure de leurs propres associés, ils perdaient tout le fruit de leurs travaux passés. Ce mécontentement les poussait vers le parti royaliste, mais sans pouvoir encore les décider: il leur restait de grands préjugés à vaincre; il fallait passer sur bien des craintes, sur bien des jalousies, avant qu'il leur fût possible de s'occuper sincèrement de la restauration d'une famille qu'ils avaient si cruellement offensée.
Après avoir assassiné leur Roi avec tant de formes apparentes de justice et de solennité, mais dans le fait avec tant de violence et même de rage, ces hommes pensèrent à se donner une forme régulière de gouvernement: ils établirent un grand comité ou conseil d'État, qui était revêtu du pouvoir exécutif. Ce conseil commandait aux forces de terre et de mer; il recevait toutes les adresses, faisait exécuter les lois, et préparait toutes les affaires qui devaient être soumises au parlement, p. 150, 151. L'administration était divisée entre plusieurs comités qui s'étaient emparés de tout, p. 134., et ne rendirent jamais de compte, p. 166, 167.
Quoique les usurpateurs du pouvoir, par leur caractère et par la nature des instruments qu'ils employaient, fussent bien plus propres aux entreprises vigoureuses qu'aux méditations de la législature, p. 209, cependant l'assemblée en corps avait l'air de ne s'occuper que de la législation du pays. À l'en croire, elle travaillait à un nouveau plan de représentation, et dès qu'elle aurait achevé la constitution, elle ne tarderait pas de rendre au peuple le pouvoir dont il était la source, p. 151.
En attendant, les représentants du peuple jugèrent à propos d'étendre les lois de haute trahison fort au delà des bornes fixées par l'ancien gouvernement. De simples discours, des intentions même, quoiqu'elles ne se fussent manifestées par aucun acte extérieur, portèrent le nom de conspiration. Affirmer que le gouvernement actuel n'était pas légitime; soutenir que l'assemblée des représentants ou le comité exerçait un pouvoir tyrannique ou illégal chercher à renverser leur autorité, ou exciter contre eux quelque mouvement séditieux, c'était se rendre coupable de haute trahison. Ce pouvoir d'emprisonner dont on avait privé le Roi, on jugea nécessaire d'en investir le comité, et toutes les prisons d'Angleterre furent remplies d'hommes que les passions du parti dominant présentaient comme suspects, p. 163.
C'était une grande jouissance pour les nouveaux maîtres de dépouiller les seigneurs de leurs noms de terre; et lorsque le brave Montrose fut exécuté en Écosse, ses juges ne manquèrent pas de l'appeler Jacques Graham, p. 180.
Outre les impositions inconnues jusqu'alors et continuées sévèrement, on levait sur le peuple quatre-vingt-dix mille livres sterling par mois, pour l'entretien des armées. Les sommes immenses que les usurpateurs du pouvoir tiraient des biens de la couronne, de ceux du clergé et des royalistes, ne suffisaient pas aux dépenses énormes, ou, comme on le disait, aux déprédations du parlement et de ses créatures, p. 163, 164.
Les palais du Roi furent pillés, et son mobilier fut mis à l'encan; ses tableaux, vendus à vil prix, enrichirent toutes les collections de l'Europe; des portefeuilles qui avaient coûté 50 000 guinées, furent donnés pour 300, p. 388.
Les prétendus représentants du peuple n'avaient, dans le fond, aucune popularité. Incapables de pensées élevées et de grandes conceptions, rien n'était moins fait pour eux que le rôle de législateurs. Égoïstes et hypocrites, ils avançaient si lentement dans le grand oeuvre de la constitution, que la nation commença à craindre que leur intention ne fût de se perpétuer dans leurs places, et de partager le pouvoir entre soixante ou soixante-dix personnes qui s'intitulaient les représentants de la république anglaise. Tout en se vantant de rétablir la nation dans ses droits, ils violaient les plus précieux de ces droits dont ils avaient joui de temps immémorial: ils n'osaient confier leurs jugements de conspiration à des tribunaux réguliers, qui auraient mal servi leurs vues: ils établirent donc un tribunal extraordinaire, qui recevait les actes d'accusation portés par le comité, p. 206, 207. Ce tribunal était composé d'hommes dévoués au parti dominant, sans nom, sans caractère, et capables de tout sacrifier à leur sûreté et à leur ambition.
Quant aux royalistes pris les armes à la main, un conseil militaire les envoyait à la mort, p. 207. La faction qui s'était emparée du pouvoir disposait d'une puissante armée; c'était assez pour cette faction, quoiqu'elle ne formât que la très petite minorité de la nation, p. 149. Telle est la force d'un gouvernement quelconque une fois établi, que cette république, quoique fondée sur l'usurpation la plus inique et la plus contraire aux intérêts du peuple, avait cependant la force de lever, dans toutes les provinces, des soldats nationaux, qui venaient se mêler aux troupes de ligne pour combattre de toutes leurs forces le parti du Roi, p. 199. La garde nationale de Londres se battit à Newburg aussi bien que les vieilles bandes (en 1643). Les officiers prêchaient leurs soldats, et les nouveaux républicains marchaient au combat en chantant des hymnes fanatiques, p. 13.
Une armée nombreuse avait le double effet de maintenir dans l'intérieur une autorité despotique, et de frapper de terreur les nations étrangères. Les mêmes mains réunissaient la force des armes et la puissance financière. Les dissensions civiles avaient exalté le génie militaire de la nation. Le renversement universel, produit par la révolution, permettait à des hommes nés dans les dernières classes de la société de s'élever à des commandements militaires dignes de leur courage et de leurs talents, mais dont l'obscurité de leur naissance les aurait écartés dans un autre ordre de choses, p. 209. On vit un homme, âgé de cinquante ans (Blake), passer subitement du service de terre à celui de mer, et s'y distinguer de la manière la plus brillante, p. 210. Au milieu des scènes, tantôt ridicules et tantôt déplorables, que donnait le gouvernement civil, la force militaire était conduite avec beaucoup de vigueur, d'ensemble et d'intelligence, et jamais l'Angleterre ne s'était montrée si redoutable aux yeux des puissances étrangères, p. 248.
Un gouvernement entièrement militaire et despotique est presque sûr de tomber, au bout de quelque temps, dans un état de langueur et d'impuissance; mais, lorsqu'il succède immédiatement à un gouvernement légitime, il peut, dans les premiers moments, déployer une force surprenante, parce qu'il emploie avec violence les moyens accumulés par la douceur. C'est le spectacle que présenta l'Angleterre à cette époque. Le caractère doux et pacifique de ses deux derniers rois, l'embarras des finances, et la sécurité parfaite où elle se trouvait à l'égard de ses voisins, l'avaient rendue inattentive sur la politique extérieure; en sorte que l'Angleterre avait, en quelque manière, perdu le rang qui lui appartenait dans le système général de l'Europe; mais le gouvernement républicain le lui rendit subitement, p. 263. Quoique la révolution eût coûté des flots de sang à l'Angleterre, jamais elle ne parut si formidable à ses voisins, p. 209, et à toutes nations étrangères, p. 248. Jamais, durant les règnes des plus justes et des plus braves de ses rois, son poids dans la balance politique ne fut senti aussi vivement que sous l'empire des plus violents et des plus odieux usurpateurs, p. 263.
Le parlement, enorgueilli par ses succès, pensait que rien ne pouvait résister à l'effort de ses armes: il traitait avec la plus grande hauteur les puissances du second ordre; et pour des offenses réelles ou prétendues, il déclarait la guerre, ou exigeait des satisfactions solennelles, p. 221.
Ce fameux parlement, qui avait rempli l'Europe du bruit de
ses crimes et de ses succès, se vit cependant
enchaîné par un seul homme, p. 128; et les nations
étrangères ne pouvaient s'expliquer à
elles-mêmes comment un peuple si turbulent, si
impétueux, qui, pour reconquérir ce qu'il appelait
ses droits usurpés, avait
détrôné et assassiné un excellent
prince, issu d'une longue suite de rois; comment, dis-je, ce
peuple était devenu l'esclave d'un homme naguère
inconnu de la nation, et dont le nom était à peine
prononcé dans la sphère obscure où il
était né, p. 236
--
(1) Les hommes qui réglaient alors les affaires
étaient si étrangers aux talents de la
législation, qu'on les vit fabriquer en quatre jours
l'acte constitutionnel qui plaça Cromwel à la
tête de la république. Ibid., p. 245.
On peut se rappeler à ce sujet cette constitution de
1793, faite en quelques jours par quelques jeunes gens,
comme on l'a dit à Paris après la chute des
ouvriers.
Mais cette même tyrannie qui opprimait l'Angleterre au dedans, lui donnait au dehors une considération dont elle n'avait pas joui depuis l'avant-dernier règne. Le peuple anglais semblait s'ennoblir par ses succès extérieurs, à mesure qu'il s'avilissait chez lui par le joug qu'il supportait; et la vanité nationale, flattée par le rôle imposant que l'Angleterre jouait au dehors, souffrait moins impatiemment les cruautés et les outrages qu'elle se voyait forcée de dévorer, p. 280, 281.
Il semble à propos de jeter un coup d'oeil sur l'État général de l'Europe à cette époque, et de considérer les relations de l'Angleterre, et sa conduite envers les puissances voisines, p. 262.
Richelieu était alors premier ministre de France. Ce fut lui qui, par ses émissaires, attisa en Angleterre le feu de la rébellion. Ensuite, lorsque la cour de France vit que les matériaux de l'incendie étaient suffisamment combustibles, et qu'il avait fait de grands progrès, elle ne jugea plus convenable d'animer les Anglais contre leur souverain; au contraire, elle offrit sa médiation entre le prince et ses sujets, et soutint avec la famille royale exilée les relations diplomatiques prescrites par la décence, p. 264.
Dans le fond, cependant, Charles ne trouva aucune assistance à Paris, et même on n'y fut pas prodigue de civilités à son égard, p. 170, 266.
On vit la reine d'Angleterre, fille d'Henri IV, tenir le lit à Paris, au milieu de ses parents, faute de bois pour se chauffer, p. 266.
Enfin, le Roi jugea à propos de quitter la France, pour s'éviter l'humiliation d'en recevoir l'ordre, p. 267. L'Espagne fut la première puissance qui reconnut la république, quoique la famille royale fût parente de celle d'Angleterre. Elle envoya un ambassadeur à Londres, et en reçut un du parlement, p. 268.
La Suède étant alors au plus haut point de sa grandeur, la nouvelle république recherchait son alliance et l'obtînt.
Le roi de Portugal avait osé fermer ses ports à l'amiral républicain, mais bientôt effrayé par ses pertes et par les dangers terribles d'une lutte trop inégale, il fit toutes les soumissions imaginables à la fière république, qui voulut bien renouer l'ancienne alliance de l'Angleterre et du Portugal.
En Hollande, on aimait le Roi, d'autant plus qu'il était parent de la maison d'Orange, extrêmement chérie du peuple hollandais. On plaignait d'ailleurs ce malheureux prince, autant qu'on abhorrait les meurtriers de son père. Cependant la présence de Charles, qui était venu chercher un asile en Hollande, fatiguait les états-généraux, qui craignaient de se compromettre avec ce parlement si redoutable par son pouvoir, et si heureux dans ses entreprises. Il y avait tant de danger à blesser des hommes si hautains, si violents, si précipités dans leurs résolutions, que le gouvernement crut nécessaire de donner une preuve de déférence à la république, en écartant le Roi, p. 169.
On vit Mazarin employer toutes les ressources de son génie souple et intrigant, pour captiver l'usurpateur, dont les mains dégouttaient encore du sang d'un Roi, proche parent de la famille royale de France. On le vit écrire à Cromwel: Je regrette que les affaires m'empêchent d'aller en Angleterre présenter mes respects en personne au plus grand homme du monde, 307.
On vit ce même Cromwel traiter d'égal à égal avec le Roi de France, et placer son nom avant celui de Louis XIV, dans la copie d'un traité entre les deux nations, qui fut envoyé en Angleterre, p. 268 (note).
Enfin, on vit le prince palatin accepter un emploi ridicule et une pension de huit mille livres sterling, de ces mêmes hommes qui avaient égorgé son oncle, p. 263 (note).
Tel était l'ascendant de la république à l'extérieur.
Au dedans d'elle-même, l'Angleterre renfermait un grand nombre de personnes qui se faisaient un principe de s'attacher au pouvoir du moment, et de soutenir le gouvernement établi, quel qu'il fût, p. 239. À la tête de ce système était l'illustre et vertueux Blake, qui disait à ses marins: Notre devoir invariable est de nous battre pour notre patrie, sans nous embarrasser en quelles mains réside le gouvernement, p. 279.
Contre un ordre de choses aussi bien établi, les royalistes ne firent que de fausses entreprises qui tournèrent contre eux. Le gouvernement avait des espions de tous côtés, et il n'était pas fort difficile d'éventer les projets d'un parti plus distingué par son zèle et sa fidélité que par sa prudence et par sa discrétion, p. 259. Une des grandes erreurs des royalistes était de croire que tous les ennemis du gouvernement étaient de leur parti: ils ne voyaient pas que les premiers révolutionnaires, dépouillés du pouvoir par une faction nouvelle, n'avaient pas d'autre cause de mécontentement, et qu'ils étaient encore moins éloignés du pouvoir actuel que de la monarchie, dont le rétablissement les menaçait des plus terribles vengeances, p. 259.
La situation de ces malheureux, en Angleterre, était déplorable. On ne demandait pas mieux à Londres que ces conspirations imprudentes, qui justifiaient les mesures les plus tyranniques, p. 260. Les royalistes furent emprisonnés: ou prit la dixième partie de leurs biens pour indemniser la république des frais que lui coûtaient les attaques hostiles de ses ennemis. Ils ne pouvaient se racheter que par des sommes considérables; un grand nombre fut réduit à la dernière misère. Il suffisait d'être suspect pour être écrasé par toutes ces exactions, p. 260, 261.
Plus de la moitié des biens, meubles et immeubles, rentes et revenus du royaume, étaient séquestrés. On était touché de la ruine et de la désolation d'une foule de familles anciennes et honorables, ruinées pour avoir fait leur devoir, p. 66, 67. L'état du clergé n'était pas moins déplorable: plus de la moitié de ce corps était réduit à la mendicité, sans autre crime que son attachement aux principes civils et religieux garantis par les lois sous l'empire desquelles ils avaient choisi leur état, et par le refus d'un serment qu'ils avaient en horreur, p. 67.
Le Roi, qui connaissait l'état des choses et des esprits, avertissait les royalistes de se tenir en repos, et de cacher leurs véritables sentiments sous le masque républicain, p. 254. Pour lui, pauvre et négligé, il errait en Europe, changeant d'asile suivant les circonstances, et se consolant de ses calamités présentes par l'espoir d'un meilleur avenir, p. 152.
Mais la cause de ce malheureux monarque paraissait à
l'univers entier absolument désespérée, p.
341, d'autant plus que, pour sceller ses malheurs, toutes les
communes d'Angleterre venaient de signer, sans hésiter,
l'engagement solennel de maintenir la forme actuelle du
gouvernement, p. 325 (1). Ses amis avaient été
malheureux dans toutes les entreprises qu'ils avaient
essayées pour son service, ibid. Le sang des plus
ardents royalistes avait coulé sur l'échafaud;
d'autres, en plus grand nombre, avaient perdu leur courage dans
les prisons; tous étaient ruinés par les
confiscations, les amendes et les impôts extraordinaires.
Personne n'osait s'avouer royaliste; et ce parti paraissait si
peu nombreux aux yeux superficiels, que si jamais la nation
était libre dans son choix (ce qui ne paraissait pas du
tout probable), il paraissait très douteux de savoir
quelle forme de gouvernement elle se donnerait, p. 342. Mais au
milieu de ces apparences sinistres, la fortune (2), par
un retour extraordinaire, aplanissait au Roi le chemin du
trône, et le ramenait en paix et en triomphe au rang de
ses ancêtres, p. 342.
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(1) En 1659, une année avant la restauration!!! Je
m'incline devant la volonté du peuple.
(2) Sans doute!
Lorsque Monk commença à mettre ses grands
projets en exécution, la nation était
tombée dans une anarchie complète. Ce
général n'avait que six mille hommes, et les
forces qu'on pouvait lui opposer étaient cinq fois plus
fortes. Dans sa route à Londres, l'élite des
habitants de chaque province accourait sur ses pas, et le priait
de vouloir bien être l'instrument qui rendrait à la
nation la paix, la tranquillité et la jouissance de ces
franchises qui appartenaient aux Anglais par droit de naissance,
et dont ils avaient été privés si longtemps
par des circonstances malheureuses, p. 352. On attendait surtout
de lui la convocation légale d'un nouveau parlement, p.
353. Les excès de la tyrannie et ceux de l'anarchie, le
souvenir du passé, la crainte de l'avenir, l'indignation
contre les excès du pouvoir militaire, tous les
sentiments réunis avaient rapproché les partis et
formé une coalition tacite entre les royalistes et les
presbytériens. Ceux-ci convenaient qu'ils avaient
été trop loin, et les leçons de
l'expérience les réunissaient enfin au reste de
l'Angleterre pour désirer un Roi, seul remède
à tant de maux, p. 333, 353 (1).
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(1) En 1659. Quatre ans plus tôt, les royalistes,
suivant ce même historien, se trompaient lourdement,
lorsqu'ils s'imaginaient que les ennemis du gouvernement
étaient les amis du roi.
Monk n'avait point cependant encore l'intention de répondre au voeu de ses concitoyens, p. 353. Ce sera même toujours un problème de savoir à quelle époque il voulut un Roi de bonne foi, p. 345. Lorsqu'il fut arrivé à Londres, il se félicita, dans son discours au parlement, d'avoir été choisi par la Providence pour la restauration de ce corps, p. 354. Il ajouta que c'était au parlement actuel qu'il appartenait de prononcer sur la nécessité d'une nouvelle convocation, et que s'il se rendait aux voeux de la nation sur ce point important, il suffirait, pour la sûreté publique, d'exclure de la nouvelle assemblée les fanatiques et les royalistes, deux espèces d'hommes faites pour détruire le gouvernement ou la liberté, p. 355.
Il servit même le long parlement dans une mesure
violente, p.356. Mais, dès qu'il se fut enfin
décidé pour une nouvelle convocation, tout le
royaume fut transporté de joie. Les royalistes et les
presbytériens s'embrassaient et se réunissaient
pour maudire leurs tyrans, p. 358. Il ne restait à
ceux-ci que quelques hommes désespérés, p.
353 (1).
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(1) En 1660; mais en 1655, ils craignaient bien plus le
rétablissement de la monarchie qu'ils ne haïssaient
le gouvernement établi, p. 259.
Les républicains décidés et surtout les juges du Roi ne s'oublièrent pas dans cette occasion. Par eux ou par leurs émissaires, ils représentaient aux soldats que tous les actes de bravoure qui les avaient illustrés aux yeux du parlement, seraient des crimes à ceux des royalistes, dont les vengeances n'auraient point de bornes; qu'il ne fallait pas croire à toutes les protestations d'oubli et de clémence, que l'exécution du Roi, celle de tant de nobles, et l'emprisonnement du reste, étaient des crimes impardonnables aux yeux des royalistes, p. 366.
Mais l'accord de tous les partis formait un de ces torrents
populaires que rien ne peut arrêter. Les fanatiques
mêmes étaient désarmés, et, suspendus
entre le désespoir et l'étonnement, ils laissaient
faire ce qu'ils ne pouvaient empêcher, p. 363. La nation
voulait avec une ardeur infinie, quoiqu'en silence, le
rétablissement de la monarchie, ibid (1). Les
républicains, qui se trouvaient encore à cette
époque maîtres du royaume (2), voulurent alors
parler de conditions et rappeler d'anciennes propositions; mais
l'opinion publique réprouvait ces capitulations avec le
souverain. L'idée seule de négociations et de
délais effrayait des hommes harassés par tant de
souffrances. D'ailleurs, l'enthousiasme de la liberté,
porté au dernier excès, avait fait place, par un
mouvement naturel, à un esprit général de
loyauté et de subordination. Après les concessions
faites à la nation par le feu Roi, la constitution
anglaise paraissait suffisamment consolidée, p. 364.
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(1) Mais l'année précédente, LE PEUPLE
signait, sans hésiter, l'engagement du maintenir
la république. Ainsi, il ne faut que 365 jours au plus
pour changer, dans le coeur de ce souverain, la haine ou
l'indifférence en ardeur infinie.
(2) Remarquez bien!
Le parlement, dont les fonctions étaient sur le point d'expirer, avait bien fait une loi pour interdire au peuple la faculté d'élire certaines personnes à la prochaine assemblée, p. 365; car il sentait bien que, dans les circonstances actuelles, convoquer librement la nation, c'était rappeler le Roi, p. 361. Mais le peuple se moqua de la loi, et nomma les députés qui lui convinrent, p. 365.
Telle était la disposition générale des esprits, lorsque...
Caetera DESIDERANTUR.